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22# La bombinette du groupe B !

Il y a des voitures qui passent. Et puis il y a celles qui restent. Pas seulement dans les livres, pas seulement dans les musées, mais dans la mémoire des sens. Dans une odeur de terre mouillée au petit matin, dans un gravier qui claque sous les passages de roues, dans ce silence étrange qui précède toujours la violence d’une spéciale. La MG Metro 6R4, elle, ne se contente pas d’être un nom du Groupe B : c’est un souvenir qui a pris la forme d’une machine.

Parce que le Groupe B, voyez-vous, n’était pas une catégorie. C’était une époque. Une parenthèse où l’automobile a cessé d’être raisonnable, où les ingénieurs, enfin libres, ont dessiné des monstres avec l’insouciance des artistes. On raconte souvent ces années-là avec des chiffres, des puissances, des chronos. Mais ce qui reste, au fond, ce n’est pas la statistique : c’est le frisson. Le bruit. L’impression, très nette, que l’on assistait à quelque chose de trop grand pour être durable.

Et au milieu de ces titans, que sont Audi, Peugeot et Lancia, une silhouette improbable s’est mise à surgir. Une petite anglaise, une citadine de poche dont le nom évoquait davantage les parkings que les podiums. On l’appelait Metro. Et pourtant, sous ce badge presque modeste, British Leyland a osé l’impensable : fabriquer une voiture de rallye comme on fabriquerait une arme, sans détour, sans concession.

6R4. Trois caractères, et tout est dit. Six cylindres. Moteur central. Quatre roues motrices. Une architecture de supercar, enfermée dans un gabarit de voiture de ville, comme si quelqu’un avait décidé de glisser un cœur de fauve dans une cage trop étroite. La Metro 6R4 n’a jamais été une Metro préparée. Elle a été, dès le départ, une voiture de compétition déguisée en auto populaire.

Ce qui la rend unique, pourtant, ce n’est pas seulement sa radicalité. C’est sa différence. À l’époque, la mode est au turbo, au souffle brutal, à la poussée qui vous tombe dessus comme une porte qu’on claque. La 6R4 fait un pas de côté, presque insolent : elle choisit l’atmosphérique. Un V6 en position centrale arrière, développé avec l’aide de Cosworth, qui répond au millimètre, sans délai, sans compromis.

Et quel moteur… Le turbo vous raconte une histoire avec des silences et des coups de théâtre mais le V6 atmosphérique de la 6R4, lui, vous parle d’une seule voix, continue, franche, de plus en plus haute, de plus en plus tendue. Un hurlement sec, métallique, qui semble sortir d’une gorge trop petite pour lui. Ce n’est pas un bruit : c’est une signature. Un chant de guerre. On pourrait fermer les yeux, et la reconnaître à des centaines de mètres, rien qu’à cette montée en régime qui serre l’estomac.

Autour de ce bloc, tout est conçu pour survivre à la fureur. Une transmission intégrale pensée pour arracher de la motricité là où il n’y en a pas. Un châssis spécifique, une structure prête à encaisser l’impensable. Une carrosserie élargie, agressive, presque caricaturale, mais jamais gratuite : chaque prise d’air a un rôle, chaque volume une utilité. Elle ne cherche pas à être belle. Et c’est précisément pour ça qu’elle l’est.

Dans l’habitacle, il n’y a pas de décor. Il y a un poste de pilotage. Des commandes essentielles. Un arceau comme un rappel permanent : ici, on ne joue pas. On travaille. On lutte. Dans ces années-là, le pilote ne “conduit” pas. Il compose avec la machine. Il négocie. Il impose. Et parfois, il supplie.

Sur une spéciale, la 6R4 a ce caractère particulier des voitures qui ne trichent pas : elle vous dit la vérité. Tout de suite. Si vous êtes en retard, elle vous le crache à la figure. Si vous êtes trop gourmand, elle vous le fera payer. Mais si vous êtes juste… si vous avez le courage de rester dedans, de la tenir, de la placer au frein et de la ressortir propre… alors elle vous donne quelque chose de rare : la sensation d’être vivant, pleinement, sans filtre.

Et puis il y a ce paradoxe cruel, presque littéraire : la 6R4 est née au moment où le Groupe B commençait déjà à se fissurer. Trop de puissance, trop peu de marge, trop de drames. 1986 tombe comme une sentence, et avec elle la fin brutale de ces voitures devenues trop dangereuses pour l’époque. La Metro 6R4 n’a pas eu le temps. Pas vraiment. Elle a été cette comète : brillante, brève, inoubliable.

Mais parfois, la légende se fabrique justement là : dans ce qui reste suspendu.

Aujourd’hui, lorsqu’on évoque la MG Metro 6R4, on ne parle pas seulement d’une voiture. On parle d’un état d’esprit. D’une Angleterre qui a osé regarder les géants dans les yeux. D’un choix technique à contre-courant, fait non pas pour suivre la tendance, mais pour défendre une vision. On parle d’un son, d’une violence, d’une authenticité que l’on ne retrouve plus.

La 6R4, c’est la beauté du risque, la noblesse du brut, la poésie d’une époque où l’automobile n’essayait pas d’être parfaite : elle essayait d’être grande.

Et elle l’a été.

Calvin FATIN.